Saturday, May 2, 2020

l’Amour du Christ.
Saint Sophrony l’Athonite.


"Rabbouni!"
Jésus lui dit: "Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe?" (Jri 14, 9). Marie de Magdala «se retourna, et elle vit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. Jésus lui dit: "Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? " Le prenant pour le jardinier, elle Lui dit: "Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis et je l'enlèverai." Jésus lui dit: "Marie!" Se retournant, elle Lui dit en hébreu:"Rabbouni!"» (Jn 20, 14-16). Sur la route d'Emmaüs, Luc et Cléophas ne reconnurent pas Jésus en celui qui s'approchait d'eux; ce n'est que lorsqu'Il «rompit le pain» et le leur donna que «leurs yeux s'ouvrirent et qu'ils Le reconnurent» (Lc 24, 3 1). Quelque chose de semblable peut nous arriver, à nous aussi: Il s'approchera de nous, s'entretiendra avec nous, mais nous ne Le reconnaîtrons pas, Lui, notre grand Dieu - grand, mais doux et ineffablement  humble. Et quand viendra le moment où nous Le reconnaîtrons, notre âme L'aimera et l'inspiration puisée dans cette connaissance nous remplira de béatitude. L'inspiration reçue de cette manière ne nous quittera jamais plus. Nous pourrons passer par diverses épreuves et par des états douloureux, mais cette merveilleuse inspiration sera pour toujours avec nous : parfois comme une douce paix, parfois comme une flamme ardente, parfois comme l'afflux de pensées lumineuses, parfois comme des pleurs de joie durant la prière, et encore comme bien d'autres choses semblables. Dans le monde entier, il n'existe rien de tel, sauf ce qui provient de Lui seul.

Toute créature douée de raison oscille entre deux extrêmes: l'amour de Dieu au point de se haïr soi-même, l'amour de soi au point de haïr Dieu. Haïr Dieu signifie se détacher, s'éloigner de Lui. Cette «haine» n'est pas nécessairement liée à une émotion du cœur, bien que cela puisse aussi se produire. La haine peut être une décision froide de l'intellect - de l'intellect «éclairé», comme diraient certains à qui la réalité reste cachée et dont la «lumière» peut naturellement évoluer jusqu'à un degré où toute vie est absente.
 Entre ces deux pôles, il existe d'innombrables états intermédiaires. Au milieu, nous trouvons la grande masse des âmes inertes qui n'ont pas une conscience claire de leur existence, ni une orientation bien définie. Mais plus on s'approche des limites, plus l'élan de l'esprit devient dynamique et plus on se sent poussé à faire un choix final. Chacun choisira ce qu'il a aimé davantage.
 S'approcher, en esprit, des limites ultimes ne signifie pas encore franchir le seuil du temporel pour entrer dans le domaine de l'Être éternel. Tant l'expérience séculaire des ascètes que la Révélation affirment que l'esprit créé peut renier le but auquel il est déjà parvenu puis, comme en un éclair (voir Lc 10, 18), franchir l'abîme et se fixer sur le rivage opposé. Des individus isolés aussi bien que de grandes multitudes peuvent refuser l'unique Être véritable, le JE SUIS CELUI QUI SUIS (Ex 3, 14).
Il a apposé son sceau sur mon coeur,
 et mon amour pour Lui
a été plus fort que la mort.
Sur le plan spirituel, Dieu n'a fixé aucune limite pour nous - «Tout m'est permis...» -, mais nous ne devons nous laisser dominer par rien (voir 1 Co 6, 12). Si l'homme n'était pas doté de cette liberté, la déification serait hors de question. Créé à l'image du Très-Haut, l'homme ne peut être soumis à aucun déterminisme lorsqu'il s'agit de l'ultime autodétermination spirituelle pour l'éternité. Dieu se révèle à nous comme Lumière et «en Lui il n'y a point de ténèbres» (1 Jn 1, 5). Il s'est montré Lui-même comme nous aimant «jusqu'à la fin» (Jn 13, 1). Mais Il ne s'impose pas à nous. Il dépend de nous d'accepter ou de rejeter son don d'amour, non seulement tant que nous sommes encore dans cette vie, mais aussi plus particulièrement dans l'éternité.
Nous sommes appelés à la vie éternelle dans le Royaume de notre Père qui est aux cieux. Mais, pour des êtres créés, entrer dans le Royaume implique inévitablement de grandes souffrances. Beaucoup déclinent le don d'amour du Père précisément parce que son assimilation exige un effort extrême. Combien de fois me suis-je d'abord dit : «Oh ! Non ! Si tel en est le prix, je ne veux pas de ce don!» Mais fortes sont «les mains du Dieu vivant» et «c'est une chose effroyable que de tomber entre elles» (voir He 10, 31). Il a apposé son sceau sur mon coeur, et mon amour pour Lui a été plus fort que la mort. Je n'avais qu'à songer un instant à me séparer de Lui, pour me trouver plongé dans d'épaisses ténèbres. Je voyais que m'éloigner de Lui serait la mort (voir Jn 6, 68). La vie se trouvait seulement en avant, dans une lutte corps à corps. Saint Silouane m'expliqua que ceux qui sont affligés d'orgueil devaient mener un dur combat. Les douleurs de l'effort me montrèrent cependant que le fait d'accepter volontairement la lutte signifiait que j'étais libre. Les souffrances elles-mêmes étaient une preuve suffisante de notre liberté en tant qu'êtres raisonnables. Il devint tout à fait clair pour moi que le Royaume ne pouvait être conquis que «par force» (voir Mt 11, 12) et que, moi aussi, je devais marcher sur la voie qui rend l'homme semblable au Christ, qui est «la Voie» (Jn 14, 6).
Pour le chrétien qui a reçu le don de l'amour du Christ; malgré toute sa conscience de ne pas avoir encore atteint la perfection, il échappe au tragique de la mort qui engloutit tout. Quand, dans sa douloureuse compassion, il prie et pleure pour le monde, il ne tombe pas dans un désespoir sans issue à la pensée d'un désastre inévitable. La vision devient plus sereine lorsque la prière entre d'une certaine manière dans le courant éternel de la prière du Christ au jardin de Gethsémani, c'est-à-dire lorsque se rompent les limites étroites de l'individu, lorsque le mur du temps est franchi et que l'homme fait l'expérience de l'état où il peut dire : «Je suis» Percevant le souffle donateur de vie du Saint-Esprit qui prie en lui, il pressent la victoire finale de la Lumière. Jusque dans la compassion portée à son plus haut degré de tension - l'essence de «l'enfer de l'amour» –, l'amour du Christ reste libre de toute passion, car il est éternel. Cet amour n'en vit pas moins réellement et pleinement la tragédie de l'humanité, car il prend part aux souffrances de toute créature et en particulier de l'homme.


Référence :
La Prière, Expérience de l'éternité. Archimandrite Sophrony Sacharov.