Saturday, May 16, 2020

La soif de l'âme.
Archimandrite Aimilianos.



Archimandrite Aimilianos.
(+9 Mai 2019)
Au moment où nous poursuivons Dieu, à l'instant où nous le connaissons, où nous communions avec lui, où nous pénétrons dans ses lieux secrets, dans ses ténèbres, dans ses jardins, comme dirait le Cantique des Cantiques, qu'est-ce que nous ressentons? Nous éprouvons une recrudescence de joie et en même temps nous souffrons. Nous souffrons parce que nous cherchons Dieu; nous ressentons de la joie parce que nous le vivons. Par conséquent, nous vivons une exaltation.
Vous vous rappelez qu'hier nous disions: le plaisir du premier homme a conduit à la douleur. Nous nous mettons en route à partir de la souffrance et nous avançons avec ce que Dieu nous donne: la jouissance de l'âme.
Désormais se présentent à nous la joie et la douleur, qui composent ce que nous appelons «la douleur du cœur». Cette douleur du cœur est une liquéfaction, c'est une soif ardente. Lorsque nous avons réellement soif, nous sommes anéantis; nous nous sentons épuisés, nous avons l'impression que, si on ne nous apporte pas, à l'instant, un peu d'eau, nous allons nous affaisser sur le sol. Il en est de même pour l'âme. Elle ne peut plus vivre sans Dieu. Non seulement sa vie n'a plus de sens, mais elle meurt sans Dieu. C'est pourquoi, à partir de l'instant où elle fera cette expérience de la connaissance de Dieu, où elle sentira cette périchôrèse, ou bien elle mourra ou bien elle vivra dans le Christ. Il n'existe pas de voie moyenne.
Cette soif, ce dépérissement conduit l'âme à l'expérience du désir de la mort. Pourquoi? Parce que cette vie trompeuse la mène à voir Dieu «dans un miroir ». Où est Dieu? Où se trouve mon Dieu? Puisque l'être entier ne peut voir Dieu, ne peut l'attraper, avoir un contact avec lui, soit par le corps, soit par l'âme - parce que l'être est corps et âme -, puisqu'il ne le peut, il va aboutir, non plus à la circoncision de son cœur, mais au déchirement de l'enveloppe charnelle pour que l'âme soit libérée et qu'elle puisse être seule avec Dieu seul.
L'âme vit ce désir de la mort comme l'expérience que fait l'enfant dans le sein de sa mère: il veut sortir, il doit naître parce que les neuf mois sont révolus. Il lui faut quitter le sein; de toutes les façons il doit sortir. C'est l'expérience d'une nais­sance. L'âme veut vivre sa naissance, sa nouvelle naissance.
C'est donc une expérience de libération de la corruption, du temps, du lieu, d'une vie de pauvreté, d'infortune, d'esclavage, de mendicité. Ici - bas, nous sommes des mendiants; dans notre pauvreté nous mendions toute chose. L'homme veut briser ces barrières qu'on lui a dressées dans ce monde, et il veut demeurer seul avec Dieu seul, dans cet océan infini d'amour, de bonheur et de délices.
La particularité que revêt maintenant cette connaissance de Dieu, est un effort pour enlever Dieu; nous pourchassons Dieu. Nous voulons briser les limites de l'espace, celles du temps. Nous voulons vaincre la mort en atteignant les limites de l'in­corruptibilité.
Comment se fait ce cheminement, comment le ressentons ­nous, comment l'expérimentons-nous? C'est un enlèvement hors des limites de l'âme. Nous vivons une transposition au-delà de nos limites, au - delà de notre vie, un transfert vers l'au - delà, c'est-à-dire vers Dieu. C'est une projection non plus de l'in­conscient vers la conscience, mais une projection de l'homme tout entier vers la Divinité tout entière. C'est une projection de la nature humaine vers la divine hypostase.
Jésus et la Samaritaine. 
Rome, fresque des catacombes

 Via Latina. III-IV siècles
Maintenant il nous faut regarder la réponse de Dieu. En réponse Dieu se penche, il sort de ses limites pour se donner à nous; c'est une énergie. La Divinité s'incline pour se donner à nous. Nous faisons l'expérience personnelle de la kenôse du Verbe et de sa naissance en nous.
Hier nous disions que, ce qui s'est passé dans l'histoire, dans l'économie divine, ce qu'a fait le Christ, ce qu'a fait le Père, ce qui a été accompli par l'Esprit Saint, doit se produire en nous. Autrement dit, nous participons à la vie de Dieu. En nous vidant de nous-mêmes, nous vivons ce qu'a ressenti la Mère de Dieu quand elle répondit à l'ange: «Qu'il me soit fait selon ta parole.» - «Comment cela sera - t - il?» demanda - t - elle à l'ange. Comment, moi qui suis vierge «je ne connais pas d'homme », puis-je enfanter? - «L'Esprit Saint te prendra sous son ombre et tu concevras», La Mère de Dieu a-t-elle compris quelque chose? Elle n'a rien compris. C'est l'explication de sa réponse «qu'il advienne selon ta parole» : comme tu veux, ainsi que tu le dis. C'est-à-dire, que je comprenne ou non, qu'il advienne selon ce que tu as dit. Il en est de même pour nous.
Vous saisissez ce que sous-tend l'expression «se vider de soi - même»? Cela signifie : «être rempli» par la Grâce divine, par l'énergie de Dieu; l'Esprit qui couvre de son ombre, cela s'opère maintenant aussi en nous. La Divinité se penche sur nous. Nous faisons l'expérience de la kenôse de la Divinité et de la communion à l'énergie divine.
Par conséquent, dans tout notre être nous accueillons l'émission de la lumière, le rayonnement de l'énergie divine. C'est désormais notre propre divinisation. C'est notre union personnelle, une conséquence de l'inclination de Dieu.
Comment allons-nous vivre cela? Comme une extase.
Qu'avons-nous dit? Que notre vie devient un transfert vers Dieu. Nous sommes trans-portés. Puisque nous sommes trans­portés, nous sommes donc sur-pris. Nous vivons une sortie hors de notre nature, qui est tout d'abord un acte de la puissance divine. Cela ne veut pas dire que nous ayons perdu l'esprit. Ce n'est pas un phénomène pathologique. C'est surnaturel.
Nous faisons ici l'expérience de l'action de la puissance divine; la main de Dieu opère, c'est elle qui agit. Nous devenons un homme mû par la puissance divine, notre extase ne peut donc être pathologique, c'est un événement, une expérience vécue de la vision de Dieu.
Nous avons en face de nous une véritable vision divine:
moi et Dieu. Nous sommes frappés de stupeur, nous voyons Dieu. Mais puisque c'est une extase, non pathologique mais un phénomène théurgique, c'est donc un miracle. Ce n'en est pas moins, dans la tension de cet événement, une perte de nos sens, une perte de notre puissance de désir. Notre âme n'est plus une flèche que l'on s'apprête à lancer, mais une flèche qui est lancée.
Vous souvenez-vous par quoi nous avons commencé notre entretien? L'âme n'était qu'un objet vulgairement jeté dans ce monde. Désormais c'est l'âme en tant qu'esprit - c'est sa dimension spirituelle et non sa puissance psychique qui est concernée -, c'est notre esprit qui devient une flèche, notre esprit est une flèche lancée, il est sorti pour être transféré là où Dieu se trouve.
A présent nous vivons cette expérience de la connaissance de Dieu comme une extase et un élan vers Dieu, comme quelque chose qui se passe en dehors de nous. Dans le corps? hors du corps? Nous nous interrogeons: «Qu'est-ce qui m'arrive? Je ne le comprends pas.» Est-ce qu'un homme amoureux sait ce qu'il fait? Il s'agit d'une extase en accord avec l'infinité de Dieu : elle est limitée pour nous, mais illimitée pour Dieu.
Comment allons-nous vivre cela? Nous ne disons pas : Comment Dieu fait-il cela? car nous sommes im­puissants devant les actions divines. Nous disons seulement comment, nous, nous ressentons cet instant, celui où notre âme vit cette expérience, lorsqu'elle est lancée vers Dieu, quand, éprise de Dieu, elle le vit et le connaît.
Nous avons expliqué que pour connaître Dieu, il faut l'aimer. Nous l'avons aimé. Nous décrivons comment une âme _ n'importe laquelle - qui aime Dieu le ressent. Puisque nous l'avons aimé, nous le connaissons et nous pouvons le demander. Employons une image. Quand nous allons dans un magasin pour acheter un vêtement, nous le prenons en main, nous palpons le tissu, nous le regardons, en quelque sorte nous faisons con­naissance: «ce vêtement me plaît», dirons - nous, «donnez -le moi»; nous le demandons. La même chose se passe dans la vie spirituelle.
Notre âme est donc lancée vers le ciel; elle a été tendue et elle est allée auprès de Dieu. C'est ainsi que nous ressentons, nous, notre âme. Qu'éprouve notre cœur? Comme si la Divinité était tombée sur lui, l'avait enveloppé et s'en était emparée. Nous faisons l'expérience d'un cœur qui a été pris d'assaut. Ce n'est pas le cœur qui domine cette expérience, ce n'est pas le cœur qui peut dire: «Je t'aime, je ne t'aime pas mon Dieu », à la façon dont on prend une marguerite et qu'on en sépare les pétales. Le cœur est saisi par Dieu, il est noyé par Dieu.
L'intellect a l'impression qu'il est emporté par Dieu «ravi jusqu'au troisième ciel». L'intellect est ravi comme s'il n'était plus dans le corps. Nous comprenons que notre entité réelle n'est pas le corps - lequel est mort sans l'âme -, elle est dans l'in­tellect. Maintenant l'intellect est entièrement ravi. Notre esprit a la sensation d'être conquis. Que signifie conquis? Il n'a aucun pouvoir, il est sous ma domination: Je le serre entre mes mains et j'en fais ce que je veux. Nous sentons que Dieu tient totalement notre esprit, nous sommes sa propriété, nous ne nous appartenons plus, nous nous trouvons sous la souveraineté directe de Dieu.
Vous avez compris? Je ne sais, mais je pense que vous percevez à présent quel est le chemin qu'il nous faut suivre pour pouvoir prononcer, nous aussi, ces paroles de l'Apôtre Paul: "Le Christ vit en moi", cela veut dire que le Christ EST tout!.




Référence:
Sous les ailes de la Colombe. Catéchèses et discours(2). Archimandrite Aimilianos.(2000)