Thursday, March 1, 2018

“Le Printemps de l’âme”.
Métropolite Stephanos de Tallinn.


"...Moi, je t'ai connu au désert, dans un pays de fièvre" (Osée 13.5)
Un jour trois ascètes décidèrent de choisir chacun un mode de vie différent:
          - Le premier choisit de faire la paix parmi ceux qui se battent.
- Le deuxième se mit à visiter les malades.
- Le troisième gagna le désert.
Peu de temps après, le premier, n’arrivant pas à ses fins, vint, découragé, trouver le deuxième qui lui aussi, était à bout.
Tous deux décidèrent alors de se rendre auprès de celui qui avait opté pour l’hésychia au désert. Ils furent étonnés de sa réussite et l’assaillent de questions. Ce dernier commence par se taire puis il prit un vase, le remplit d’eau. « Regardez cette eau, leur dit-il, combien elle est troublée. » Puis, après un bout de temps, il leur dit encore : « voyez maintenant cette même eau et comment elle s’est reposée». Et là, comme dans un miroir, ils virent distinctement leur visage. Il leur dit alors : « Il en est de même par rapport à nous : lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne voyons pas nos défauts, alors qu’il en est tout autrement dans le désert. »
En ce temps de Carême, le récit que nous venons de lire nous expose d’une façon magistrale le secret qui nous conduira au grand mystère de Pâques.
« Pour voir notre péché, nous précise-t-il, il nous faut faire l’expérience du désert… » Tout comme Jean-Baptiste (Mc 1, 14), tout comme Jésus lui-même (Mc 1, 12), nous ne pouvons rendre gloire à Dieu si nous ne nous mettons pas à l’écart (Mc 6, 1), afin de nous reposer, dans le but de mieux nous affronter dans notre propre face-à-face. Autrement dit, sans l’hésychia, nous ne pouvons pas nous connaître véritablement. Le désert et l’hésychia, deux données incontournables pour toute pratique orthodoxe de l’ascèse.
Le mot « hésychia » peut se traduire de plusieurs façons. Tout d’abord, il signifie le calme, le repos qui apaise nos mœurs troublées et nos passions par l’acquisition du silence intérieur, lequel nous éloigne de nos soucis du passé et de nos vaines distractions. Ensuite, il veut dire tranquillité, laquelle fait fi de nos mauvaises pensées et de nos stériles bavardages, afin de nous rendre disponibles à la véritable contemplation. Enfin, c’est aussi la capacité d’atteindre cet état de paix, qui éloigne de nous tous les bruits nuisibles à nos âmes.
« Lorsque nous vivons au milieu des hommes, nous ne voyons pas nos défauts…» Il nous faut donc par moments, bien garder nos distances pour avoir accès à notre monde intérieur et pour entrer aussi en communion avec les autres.


Lac de Bled en Estonie, au printemps.
La merveille de l’homme ne peut se saisir que dans le silence et le repos du cœur et non dans le brouhaha. Nous n’entrons réellement en contact avec tout notre être et de même avec celui des autres que lorsque « nous faisons en nous hésychia.» Et ce, bien plus encore, quand il est question de notre relation personnelle avec Dieu. C’est à cette seule condition qu’il nous sera possible d’user avec le Seigneur du langage des Béatitudes, en dehors de toute pression, de toute contrainte. Et lui, ainsi deviendra notre ami et notre familier, nous confortant de la sorte dans notre intime conviction que nous sommes vraiment ses enfants.
N’ayons donc pas peur de partir avec fermeté à la recherche de ce lieu désert que nous désigne le carême. Autrement dit (dans notre foyer, dans notre travail, à un moment de détente…), prenons encore la peine de faire suffisamment halte dans cette oasis spirituelle que nous suggèrent le jeûne et la prière pour nous enivrer à satiété de la douce présence de Dieu.
Notre Église qualifie le Grand Carême qui précède Pâques de « printemps de l’âme. » Puisse-t-il en être ainsi. Alors, à l’instar de la femme de l’Apocalypse, le Seigneur se fera une joie de nous préparer, au sortir de notre expérience quadragésimale du désert, une « place où nous serons nourris mille deux cent soixante jours » (Ap, 12, 6). De sorte que, pour paraphraser Évagre le Pontique, «quoique séparés de tout nous soyons unis enfin à tout ; à la fois impassibles et d’une sensibilité souveraine ; déifiés tout en nous estimant le rebut du monde et par-dessus tout heureux, divinement heureux ! »

Note :Le Métropolite Stéphanos de Tallinn et de toute l'Estonie est, depuis son élection le 9 mars 1999, l'actuel primat de l'Église orthodoxe apostolique d'Estonie, placée sous la juridiction du Patriarcat de Constantinople.


Référence:
Église Orthodoxe d’Estonie.
 Métropolite Stephanos de Tallinn,

In Synaxe N° 43, 1er trim 1998, P:24-25